TRAITS CHINOIS/LIGNES FRANCOPHONES : ENTRETIEN AVEC GUILLAUME THOUROUDE

Traits chinois/Lignes Francophones, co-dirigé par Rosalind Silvester et Guillaume Thouroude, ouvre une fenêtre sur la francophonie chinoise et son histoire. Les contributeurs mettent en lumière les auteurs chinois dont les œuvres sont traversées, habitées par la langue française : François Cheng, Gao Xingjian, Hou Hsiao Hsien mais aussi Ying Chen et Chang Suhong.
Et la ville de Lyon occupe une place bien à elle dans cette histoire. Retour avec Guillaume Thouroude sur les facettes de l’histoire chinoise de Lyon.

Bonjour Guillaume,
Votre livre parle de l’ensemble de la diaspora chinoise dans le monde francophone. Dans quelle mesure Lyon a-t-elle une place à part ?

Lyon est une ville relativement importante dans notre livre pour plusieurs raisons, et pas seulement parce que je suis lyonnais d’origine, ni que plusieurs contributeurs le sont aussi. Lyon est l’autre capitale de la francophonie chinoise, après ou à côté de Paris. On se souvient par exemple que c’est à Lyon que fut créé l’Institut franco-chinois, de 1921 à 1946, lui-même basé sur le mouvement « Travail-Études travail » du début du siècle. C’était une belle idée, reposant sur des principes anarchistes, qui consistait à ménager dans l’éducation des hommes une dimension manuelle et corporelle autant qu’un enrichissement intellectuel. Cela a permis de voir naître à Lyon, dans l’entre-deux-guerres, des vocations artistiques et des destins fantastiques.

Y a-t-il des œuvres, des écrivains ou des artistes intéressants parmi ces Chinois lyonnais ?

Oui, il y a eu de nombreux artistes, des écrivains, des traducteurs, mais aussi des scientifiques. Il y a par exemple la fameuse Pan Yuliang, ancienne prostituée de Shanghai qui a réussi à devenir une peintre mondialement connue. Un film américain raconte son histoire, et on continue aujourd’hui d’exposer ses œuvres un peu partout, des peintures pleines de sensualité et de délicatesse.
Dans notre livre, nous évoquons plus profondément un autre peintre, Chang Su Hong. Il vivait à Lyon dans les années 30, et son tableau, Malade fiévreuse, est en possession du Musée des beaux-arts de Lyon. C’est le premier tableau d’un Chinois acheté par un musée national occidental. La fierté du jeune peintre était immense, et on mesure aujourd’hui la distance que la diaspora chinoise a parcouru quand on voit le peintre franco-chinois Yan Pei-Ming, invité au Louvres en 2010, pour réaliser une installation gigantesque sur les Funérailles de Mona Lisa !

Quel est ce tableau des années 30 ?

C’est une peinture très simple : une belle jeune femme est alitée. Elle a la fièvre, ce qui lui donne les yeux brillants et les joues rouges. Ce qui m’émeut dans cette image, c’est la couleur des joues qui rappelle les masques de l’opéra chinois traditionnel, en particulier ceux du Kunqu, dans la province du Jiangsu. Cette femme n’est autre que l’épouse du peintre, elle-même étudiante à l’Institut franco-chinois de Lyon. Tous les deux ont eu une fille à Lyon, et ils l’ont appelée Shana, le nom chinois de la Saône.

Où se trouve ce tableau ?

Malade fiévreuse est toujours au Musée des beaux-arts de Lyon, mais il est toujours conservé dans les réserves. Cécilia de Varine, qui signe le chapitre consacré à ce tableau, travaillait au musée quand elle a écrit ce texte. Elle nous a ouvert les portes de la réserve du musée. C’était extraordinaire. J’avais l’impression d’entrer dans un monde souterrain parallèle, inconnu… les musées sont peut-être aussi intéressants par ce qu’ils montrent que par ce qu’ils excluent.
Cécilia raconte dans son chapitre comment elle a découvert ce tableau, au fil des années, comment elle lui a donné l’occasion de renaître en le montrant dans diverses expositions temporaires. Comment ce tableau attire l’attention de plus en plus de monde et, en même temps, comment il a agit sur elle, de façon très intime. Elle raconte aussi ce qu’est devenu Chang Su-Hong. Il a quitté la France pour aller diriger le site des grottes de Dunhuang.

On ne peut pas voir ce tableau, alors ?

Aujourd’hui on ne le peut pas, il est toujours dans les réserves. Je propose que vous le réclamiez au Musée, on ne sait jamais! Plus sérieusement, le tableau commence à attirer de plus en plus d’attention. Il a par exemple été exposé au Musée Cernuschi à Paris pour une exposition sur l’école franco-chinoise de l’entre-deux-guerres.
Il y a deux ans, j’ai parié avec Cécilia de Varine qu’avant cinq ans le musée des Beaux-arts le sortirait des réserves pour le remettre sur les cimaises des salles consacrées au XXe siècle. Il ne me reste que trois ans avant de perdre mon pari.

Vous disiez qu’il y avait aussi des écrivains et des scientifiques ?

Oui, nous consacrons un chapitre à une écrivaine importante, et trop peu connue, Su Xuelin (1900-1999). Jacqueline Estran, qui enseigne le chinois à Lyon 2, raconte comment Su a traversé le siècle sans être d’abord attirée par le français. Mais elle a travaillé toute sa vie avec la culture et la langue françaises, et s’est convertie au catholicisme à la basilique de Fourvière, en 1924. Son œuvre est intéressante pour sa variété. Elle a écrit des essais d’érudition, des romans, mais aussi des textes autobiographiques, dans lesquels elle raconte son expérience lyonnaise.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ? Y a-t-il des écrivains et des artistes d’origine chinoise dans la région lyonnaise ?

Oui, il y en a, mais malheureusement, notre livre n’aborde pas vraiment d’artistes contemporains. Notons cependant Chen Xue Feng, diplômée des beaux-arts de Kunming et qui vit aujourd’hui à Lyon. La galerie Françoise Besson va bientôt lui consacrer une monographie.
Cela doit nous inciter à continuer nos recherches. D’autres colloques auront lieu (à Lyon pourquoi pas ?), d’autres publications verront le jour, car la créativité franco-chinoise n’a jamais été aussi riche. Et la région lyonnaise a clairement une carte à jouer dans ce domaine.

Guillaume Thouroude a enseigné la littérature française à l’université de Nankin et à l’université Fudan à Shanghai de 2004 à 2008. Sa thèse de doctorat a porté sur la théorie des récits de voyage contemporains en langue française.

Traits chinois/Lignes francophones

Presses de l'Université de Montréal, 2012

Collection Sociétés et cultures de l'Asie

Disponible en version numérique

http://www.pum.umontreal.ca