L’incroyable voyage en Chine de Fangfang

Il y a des personnes qui vous frappent par leur intelligence, par leur sincérité, Fangfang est de celles-là.

C’est avec la plus grande humilité qu’au détour d’une conversation, Fangfang, du haut de ses 20 ans, me dit de sa petite voix joyeuse « Oui j’ai voyagé 2 mois en stop dans le nord-ouest de la Chine l’été dernier ».

Moi je n’avais jamais entendu parler de stop en Chine, je n’ai jamais vu d’auto stoppeur et je n’aurai jamais pensé à voyager de cette façon en Chine. Pourtant j’ai pris des bus, des trains, des motos, des vélos, des pousse-pousses, des tape-cul, des voitures, des bateaux et souvent mes pieds, mais le stop, j’étais bluffée. Et à la question « Mais tu as voyagé seule ? » Je vous laisse imaginer, Fangfang m’a tout simplement répondu « Oui, seule ».

Alors j’ai eu envie d’en savoir plus et je vous livre le résultat de mon entretien écrit avec Fangfang, à la lire on a tout simplement envie de partir et de chérir celles et ceux qui ont cette vision du voyage : voyager c’est d’abord rencontrer !

Merci Fangfang (qui a tout écrit en français, bien sûr, puis tout traduit en chinois).

Bonne lecture à tous,

Julie

L’été 2015 tu as fait un voyage inédit en Chine, dans quelles régions es-tu allée? Peux-tu nous donner ton itinéraire de voyage?

Je devrais dire que ce n’était pas un voyage prévu. Cet été je suis rentrée en Chine pour revoir ma chère grande mère qui était gravement malade depuis quelques mois. Vers début juillet, quand la situation de ma grand-mère était heureusement plus stable, je me suis dit pourquoi pas voyager dans le nord-ouest de la Chine ? Je n’avais pas un itinéraire concret de ce voyage. Aujourd’hui je peux dire que j’ai suivi le parcours Canton – Sichuan – Qinghai – Xinjiang – Mongolie intérieure – Ningxia – Gansu – Canton.

Comment t’es tu déplacée, avais-tu une idée de tes étapes de voyage ?

Sauf le départ de Canton à Sichuan et puis le retour de Gansu à Canton, où j’ai pris le train, je n’ai fait que de l’auto-stop tout au long du voyage. Je n’avais pas d’itinéraire déterminé quand je suis partie. Je n’avais même pas de carte en mains. Je savais seulement que je voulais visiter le sud du Xinjiang et Seda, où on peut trouver l’institut bouddhiste le plus grand et le plus surprenant du monde (l’institut bouddhiste de Serthar). Pour le reste, j’ai laissé le voyage m’orienter. Se laisser porter par le nord-ouest de la Chine, ça suffit.

Généralement, je commence à sortir d’une ville après avoir pris le petit déjeuner dans un restaurant fréquenté par des locaux, dans lequel je peux avoir des informations pratiques pour ma prochaine étape. Si c’est une grande ville, je prends souvent le bus pour éviter une marche longue et ennuyeuse dans le centre ville ; si c’est une petite ville, bien tranquille, je marche au bord de la route nationale dans la direction décidée. Quand une voiture s’arrête, si c’est quelqu’un qui m’inspire confiance, je monte.

Par rapport aux étapes, avant mon départ, la première idée en tête, c’est qu’il ne faut pas que ce soit cher. Alors « pas cher », pour moi, c’est entre 40-60 yuans (environ 6-9 euros). Dormir dans une chambre individuelle, c’est déjà super ! J’ai mon sac de couchage. Mon budget est très, très limité. Je n’ai choisi quasiment que des lüguan (le moins cher dans la catégorie d’hôtellerie). Mais, parfois, je suis obligée de payer deux fois plus cher. Pour moi, le maximum c’est 120 yuans pour avoir un binguan (meilleure condition de confort) par nuit, équivalant à 17 euros. La seule raison de payer ce prix, c’est de prendre une bonne douche relaxante. Dans un petit lüguan, souvent il y a surtout des hommes et les douches sont collectives, l’eau est froide… La toilette pour une femme est alors spartiate.

Mais une fois que je suis claire sur mon budget du jour, je cherche directement les hôtels selon leurs catégories. Je pourrais dire que je suis douée pour trouver une étape, haha ! Même si c’est souvent au dernier moment. J’arrive dans beaucoup d’endroits vers 10h du soir, parfois, pire, minuit. Du coup, chercher une étape lie la fatigue et la patience. En tout cas, je ne suis pas une personne pointilleuse, je peux m’adapter à des situations variées.

Parfois, j’ai dormi chez les gens qui m’emmenaient chez eux, gratuitement et chaleureusement. J’ai essayé de payer mais finalement les gens refusent. Une fois, dans le Qinghai, un homme m’a dit, « Tu es une invitée venant de loin, on se rencontre par hasard, c’est le Yuanfen缘分 (la destinée, l’heureux hasard), garder l’amitié entre nous, l’argent n’existe que pour les affaires ».

Est-ce que c’est courant de faire du stop en Chine (et surtout dans les régions où tu as voyagé?)

Faire du stop n’est pas courant en Chine, excepté dans les années 80 quand les gens n’avaient pas l’argent pour acheter un billet de train ou un ticket de bus, et que les voitures étaient plus rares. Comme c’est une notion occidentale rattachée à l’esprit hippie, voyager en auto-stop n’a commencé à être connu que parmi les générations des années 70, 80 et 90, mais depuis ces derniers 5-10 ans, c’est loin d’être courant. Il y a une tendance à « voyager » en Chine en chemin de fer parce que les gens en ont les moyens. Alors, proportionnellement, il n’y a qu’un petit nombre de jeunes qui choisissent le stop. Le stress social et parental nous empêche de partir sans but. L’idée de tourisme se développe plus que l’idée de voyage. Parce que la sécurité est importante, beaucoup de monde le déconseille, surtout pour une fille.

Je ne peux pas généraliser les provinces où j’étais aux autres, mais là-bas certains en ont entendu parler, certains étaient étonnés quand ils me trouvent sur la route. Aujourd’hui, « partir » est un terme à la mode pour les jeunes chinois. Au Tibet, Sichuan, Yunnan, Qinghai, dans ces provinces on peut croiser des jeunes voyageant en auto-stop. Moi, pendant ces deux mois-là, les seuls voyageurs que j’ai rencontrés c’était à Kashgar dans une auberge de jeunesse. Quand j’étais dans le Xinjiang, une région sensible au niveau politique où « les activités terroristes » sont présentes de temps en temps, les gens me découragent d’y aller en disant que c’est dangereux. Dans les autres provinces où j’ai mis les pieds, j’ai souvent vu des touristes en groupe, bien organisés, par des agences.

Qui s’arrête pour te prendre en stop ?

Héhé, pour moi, oui, les gens s’arrêtent facilement ! Une fille, seule, marchant au bord de la route désertique sous le soleil fort, un grand sac à dos, même si c’est l’image d’une inconnue, les routiers étaient quasiment sûrs que je n’étais pas une menace pour eux. Donc, les locaux s’arrêtent sans hésiter beaucoup. Par exemple, dans le Xinjiang, parfois, je ne voulais pas monter dans la voiture quand le paysage autour de moi était magnifique, marchant avec un rythme régulier pour en profiter au maximum. Mais, très souvent une voiture s’arrêtait automatiquement, bien que je ne fasse aucun signe !

Je suis tombée sur des gens qui travaillent dans des domaines variés : des commerçants, des paysans, des fonctionnaires, des militaires, des professeurs et des habitants ordinaires…tout… une personne qui conduit seule, une famille, des couples, tous les âges, mais plutôt des jeunes.

Tu es une fille, tu as voyagé seule, est-ce que ça comporte des dangers le stop en Chine ?

Certainement, l’auto-stop pour une fille seule comporte des dangers, peu importe où. Le risque existe. D’une nature particulière parce que tu es une fille. Une fille seule sur la route est comme un grain de poivre. Ensuite, on ne peut rien prévoir. Donc, la première chose à se rappeler, c’est d’être respectueux et ferme à la fois. Ne jamais monter dans une voiture si le premier instinct n’est pas le bon. L’intuition n’est pas toujours fiable, mais c’est rare qu’elle soit inutile. Lorsqu’une voiture s’arrête, utiliser son cerveau pour mémoriser les informations, l’heure, les lieux, la plaque d’immatriculation avant que tu montes dans la voiture etc. Voyager comporte des risques. Voyager en faisant du stop en comporte des particuliers.

Pourquoi as-tu choisi de voyager en stop? Les dangers, la galère, l’attente…?

En fait, ce n’est pas mon premier voyage en Chine en auto-stop. En 2013, avant que je parte en France pour mes études, j’ai également voyagé deux mois au Tibet et Xinjiang en stop, quelques temps seule, quelques temps avec des voyageurs rencontrés en chemin. Les motivations pour l’auto-stop ? Ce sont les rencontres. Si on ne passe jamais des moments avec les locaux, comment pourrait-on dire qu’on a visité un endroit ? Voyager, ce n’est pas faire du tourisme. C’est un processus permettant d’observer à la fois les autres et soi-même. L’auto-stop me permet de parler et d’écouter et de discuter avec les autres, c’est ce qui compte dans un voyage.

En quoi le stop permet cette rencontre que les autres moyens ne permettent pas ?

À mon avis, l’auto-stop me permet de connaître un endroit plus profondément et réellement. Si une voiture s’arrête, je monte ; s’il n’y en a pas, je marche. Je suis au bord de la route, seule et insignifiante, comme une fourmi, mais tout l’univers est devant moi, mon esprit est comme le vent, aller et retour, aller et retour…l’auto-stop t’offre des libertés, des découvertes, des rencontres qui ne pourraient pas aller dans le même sens si elles ont lieu dans un train, un avion ou un bus. Bref, l’inconnu est réciproque, faire du stop le met en jeu.

En parlant de rencontres, est-ce que tu as des souvenirs à partager avec nous ?

D’après mon expérience de ces deux mois, je pourrais dire que les habitants du nord-ouest sont plus gentils, plus accueillants, et aussi plus directs. Dans le Xinjiang, les marchands m’offrent gratuitement leurs fruits quand ils me voient passer avec mon sac à dos ; au long de ce voyage, des locaux m’invitent à manger chez eux ou au restaurant quand ils me trouvent au bord de la route ; dans le Ningxia, un jour, dans un restaurant quand j’étais en train de prendre mon petit déjeuner, une dame m’apporta directement deux baozi avec un grand sourire, ensuite, elle est retournée à sa table pour continuer à manger. Elle n’a même pas demandé qui je suis, d’où je viens ! Dans le Gansu, une dame insiste pour me donner 200 yuans en disant « jeune fille, je te tiens comme ma fille, prends cet argent, si te plaît, tu seras toujours bienvenue si tu peux revenir ». Bref, des exemples innombrables.

Que retiens-tu de ce voyage?

Je pars, c’est parce que je suis curieuse. Je voudrais savoir ce qu’il y a « de l’autre côte de la montagne ». On partage une planète unique, on a pourtant autant de différences que de points communs. Je vois que la vie est à la fois riche et pauvre, la vie est parallèlement belle et moche, la vie est en même temps une grande joie et une tristesse immense. Petit à petit, le voyage me forme. Ma jeunesse est affinée par ces voyages. Bien que l’esprit vagabond soit méprisé en Chine, cet esprit me permet d’aller partout et de mieux comprendre ce pays. C’est une sorte de réflexion du monde et de soi.

Est-ce que tu conseillerais aux étrangers de faire du stop en Chine pour un voyage? Si oui, à quelles conditions?

Je pense que tout le monde peut faire de l’auto-stop en Chine. Je parle pour la région du nord-ouest, je n’ai pas essayé dans l’est, mais cela ne garantit pas que vous puissiez être pris facilement. Un couple est toujours idéal. Deux filles, bien. Une fille seule, soyez très attentive. Un ou deux garçons ? Plus dur. Ensuite, il faut être respectueux de la culture, de la religion, des rites, etc. La langue. Si vous parlez un peu mandarin, c’est nickel. Sinon, au moins un merci et un sourire amical. La patience. Quelques sous dans votre poche. C’est tellement rare que les gens demandent de l’argent, mais certains vivent vraiment dans la pauvreté, c’est un moyen de remerciement de notre part.

Est-ce que tu prévois un prochain voyage en Chine? Si oui, où?

Certainement, oui. Tibet et Xinjiang, en premier. Je suis toujours fascinée par leurs paysages, leurs habitants, leurs cultures, etc. Je les connais encore très peu. Je ne veux pas connaître un endroit par les reportages de presse. Je voudrais le toucher, le sentir, le voir, l’écouter par moi-même. Et la prochaine fois, la province du Yunnan et le nord-ouest du Sichuan sont au programme. Je rêve d’y retourner très bientôt ! Mais sûrement sur un rythme plus doux et tranquille.

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Fangfang étudie à Lyon depuis septembre 2014. Actuellement elle est stagiaire à Nihao Lyon où elle est en charge d'un cours de chinois du soir pour adultes.